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Jaco, ce héros

Les dvd et les blu-ray de Jaco, le documentaire produit par Robert Trujillo sont enfin en train d’arriver ! Muziq.fr l’a vu en avant-première.

Jaco à Strasbourg, en mars 1986. Photo : Claus Eckert / www.claus-eckert.com

Jaco à Strasbourg, en mars 1986. Photo : Claus Eckert / www.claus-eckert.com

De Jaco Pastorius, les bassistes disent souvent : « c’est notre Jimi Hendrix ». La comparaison est effectivement tentante, voire flagrante, et pas seulement parce que Jaco citait souvent Third Stone From The Sun dans ses solos. Jimi Hendrix et Jaco Pastorius ont, chacun à sa manière, changé l’idée qu’on se faisait de leur instrument. Après Hendrix, depuis Hendrix, et quelle que soit la sphère musicale dans laquelle il évoluent – rock, blues, jazz, soul… –, les guitaristes ne peuvent (ne doivent) pas ignorer son héritage. La trace qu’a laissée Hendrix sur terre est celle d’une météorite géante.
Mais Hendrix n’était pas seulement un guitariste unique. Ses talents – son génie – de songwriter étaient d’un niveau pas moins stratosphérique.
Jaco Pastorius non plus n’était pas qu’un bassiste révolutionnaire : c’était aussi un compositeur d’exception, un visionnaire, un instrumentiste charismatique et un showman d’exception comme il manque aujourd’hui sur la Planète Jazz.

JACO Photos de FamilleAinsi, dès les premières minutes de Jaco, Lenny White, Robert Trujillo et Flea élèvent Jaco Pastorius à hauteur des plus grands. Pourtant, c’est avec les images d’un Jaco déjà fort diminué que le film commence. Celles issues de cette fameuse vidéo “pédagogique” de 1985, Modern Electric Bass, présentée par un autre grand bassiste, Jerry Jemmott, qui donnait à voir un Jaco fatigué, éteint, fragile, triste, tendu, narquois… L’ombre du bass hero qui faisait chavirer les foules quelques années plus tôt.
Jaco, on l’aura compris, fonctionne de la même manière que le documentaire qu’avait consacré Charlotte Zwerin à Thelonious Monk en 1988, Straight No Chaser. S’y succèdent films et photos de famille rares et/ou jamais vus, extraits de concerts ponctués par des témoignages de musiciens (Geddy Lee, Carlos Santana, Herbie Hancock, Joni Mitchell, Peter Erskine, Bobby Thomas, Jr., Sting, Bobby Colomby, Flea, Wayne Shorter, Bootsy Collins, Gregory Pastorius, Delmar Brown, Alex Acuna, Bob Mintzer, Randy Brecker, Al Di Meola…) et de membres de la famille de Jaco (son père Jack, son frère Gregory, ses fils…).
JACO Photo 3Jusqu’ici, nous direz-vous, rien de bien original… Mais c’est pas dans la forme que Jaco se distingue. Ce qui fait sa force, ce qui captive, c’est l’émotion qui se dégage de ce documentaire monté comme un film de fiction et porté par une force narrative tout à fait singulière : souvent, c’est Jaco lui-même qui égrène en voix off quelques faits marquants de sa vie tourmentée. L’entendre ainsi se raconter ne laisse évidemment pas de marbre. Le voir, aussi, enfant, sauter la tête première dans une piscine, jouer de la guitare déguisé en cow-boy (ou de la batterie en short dans le jardin de la maison familiale) a quelque chose de profondément bouleversant. On entend déjà la musique de Jaco dans le regard pétillant de ce gamin, dans sa manière de bouger, de faire le pitre : de vivre.
On voit aussi Jaco adulte, encore jeune, au milieu des années 1970, souvent torse-nu (la tenue officielle de tout Floridien qui se recpecte ?), jongler avec des balles rouges, jouer au frisbee, se jeter dans la mer, porter ses enfants sur ses épaules… Les images de sa mère, et plus encore de son père, jettent une lumière nouvelle sur la personnalité de Jaco Pastorius, cet enfant de la balle.

JACO Blood Sweat & TearsRien, finalement, n’est expliqué, démontré, martelé ou analysé dans Jaco : moins qu’une posture musicologique, c’est une vibration émotionnelle qui porte le film d’un bout à l’autre. Jaco est visiblement destiné à faire (re)connaître un musicien au plus grand nombre, sans exclure les néophytes, mais en donnant du grain à moudre aux fans de la première heure qui, plus d’une fois, risquent d’écarquiller les yeux – on pense à ces photos prises lors des séances du premier album, fin 1975, à ces images live avec le Word Of Mouth et Mike Stern, à ce visage mélancolique saisi derrière le pare-brise d’une voiture…

On s’en doute, Jaco finit mal – même si la musique triomphe. Des documents sonores inouïs (la voix de son père, Jack, qui révèle à un ami que son fils, suite à une agression, vient de tomber dans le coma) et des images terrifiantes d’un Jaco dévasté rappellent le destin tragique d’un musicien hors du commun qui, hélas, s’est vite révélé bien plus fragile qu’il en avait l’air. Jaco clochardisé dans les rues de New York, Jaco dans les vaps en train de massacrer ses plus beaux thèmes sur un synthétiseur… : comment un type aussi débordant de vie et d’amour a-t-il pu tomber aussi bas, perdre ses repères, devenir à ce point hors contrôle ? Le journaliste Bill Milkowski, auteur de la bien nommée biographie The Extraordinary And Tragic Of Jaco Pastorius, a son idée. Nul doute que vous vous ferez prochainement la vôtre.

DVD/Blu-ray
Jaco, produit par Robert Trujillo et coréalisé par Paul Marchand et Stephen Kijak (Pledge Music)
CD “Jaco – Original Soundtrack” (Columbia Legacy / Sony Music)
CD “Portrait Of Jaco – The Early Years 1968-1978” (CD Baby)