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Jimmy Page (re)fait son cinéma

Jimmy Page, le gardien du temple de Led Zeppelin, a trouvé le temps de se pencher sur sa discographie solo pour rééditer deux albums rares : la BO longtemps inédite de l’obscur film de Kenneth Anger, Lucifer Rising, et celle du douteux vigilante movie de Michael Winner, Death Wish II. Déjà en vente sur son site en 33-tours simple, elles viennent de ressortir en coffret vinyle et/ou cd.

JIMMY PAGE Sound Tracks 6

Depuis que Monsieur Page avait réédité en vinyle (pressages Haute Qualité, pochettes magnifiquement imprimées) la BO de Death Wish II, puis celles, si souvent piratée, de Lucifer Rising, j’avais certes cassé un énième petit cochon rose en terre-cuite, mais j’attendais secrètement qu’il se décide à le refaire en cd. J’ai tendance à écouter les vinyles une fois, puis à les ranger dans les étagères (je n’ai plus 20 ans). J’aime les vinyles, j’ai grandi avec, mais je vieilli avec les cd qui, quand ils sont traités avec soin, sont des objets-disques de valeur. Surtout quand Monsieur Page se penche sur la question. Son coffret quatre cd à quatre volets, noir comme une nuit en enfer et doux comme une peau de pêche, a une certaine allure, il faut bien le dire. Le livret 36 pages est superbe, avec son lot d’illustrations étranges et de – trois… – petites photos prises en studio (dans les années 1970, à l’époque de Lucifer Rising, ou en 1982, époque Death Wish). Les brèves liner notes de Monsieur Page ne sont pas aussi passionnantes qu’on pouvait l’espérer, mais on apprend deux ou trois choses (plus ou moins) essentielles sur le making of des deux BO.

JIMMY PAGE Sound Tracks 1Précaution d’usage pour celle de Lucifer Rising, très “expérimentale” comme on dit : rien ne sonne vraiment “comme du Led Zep”, si ce n’est quelques passages des vingt minutes du Main Title. Quatre vignettes soniques, somme toute fascinantes quand on veut bien se laisser “happer” (hanter ?), ne devraient pas retenir longtemps ceux qui ne jurent que par les structures classiques des rock songs. Unharmonics et Damask (on songe un peu aux échappées lugubres de Dazed And Confused) sont pourtant de grands moments. La version Percussive Return de Lucifer Rising fait un peu mal aux oreilles, et donne envie de retourner vers l’originale – encore un coup monté de Monsieur Page ?

Le second cd de Lucifer Rising – doit-on l’appeler le Companion Disc™ ? – propose un Early Mix du Main Title encore plus lugubre, avec des chœurs masculins qui font froid dans le dos (quelque part entre une procession de White Walkers dans Game Of Thrones, et un stage Hare Krishna en pleine Forêt Noire). Pas moins anxiogènes, les cinq Sonic Textures (Earth, Air, Fire, Water et Ether), qui sonnent comme des outtakes ou des leftovers de la géniale BO de Forbidden Planet composée en 1956 sur des synthétiseurs vintage de chez vintage par Louis et Bebe Barron.

JIMMY PAGE Sound Tracks 4Quand en février 1982 paru la BO de Death Wish II, huit mois avant “Coda”, l’ultime album (posthume) de Led Zeppelin, d’aucuns firent la fine bouche, voire la grimace. Morceaux choisis : « T’as écouté “Death Wish II” de Jimmy Page toi ? Ouais, moi non plus… En revanche, le Robert Plant est chouette. » « Une musique de film ?! Pour un navet avec Charles Bronson en plus ?! » « Mais pourquoi ne forme-t-il pas un nouveau groupe ?! »« Bon, ils n’ont qu’à prendre Cozy Powell et se reformer – Qui ? Ben Led Zeppelin pardi ! » Etc., etc. Trente-trois ans après, il est temps de reconsidérer cette BO. Il faut dire que le 33-tours original – l’un des derniers disques publiés par Swan Song – n’avait été qu’une seule fois lasérisé, au Japon qui plus est (le dit cd, depuis, ayant atteint des sommes tout à fait déraisonnables sur le Net, voir notre photo plus bas). Le travail de Monsieur Page pour Death Wish II était donc quasiment passé aux oubliettes de la mémoire.

JIMMY PAGE Sound Tracks 7Votre Doc ose donc affirmer en 2015 : Death Wish II est un disque nettement plus captivant que l’unique opus solo de Monsieur Page, “Outrider”. Il dépasse même en inventivité les deux albums de The Firm – enfin, surtout le second, le désolant “Mean Business”. Certes, les chanteurs Chris Farlowe (un rien old school…) et Gordon Edwards (sans grande personnalité) font pâle figure à côté du Golden God à boucles blondes qui faisait naguère équipe avec Monsieur Page. Mais il y a suffisamment de bonne musique pour trouver son compte d’émotions ledzeppeliniennes. Le premier cd consacré à Death Wish II reprend la quasi intégralité du 33-tours original (remasterisé avec un soin maniaque), à l’exception de Big Band, Sax And Violence (dont l’intro jazzy façon “musique pour tour de magie” est, hem, embarassante), qui est remplacé par la version instrumentale de Who’s To Blame (le titre d’ouverture chanté par Farlowe), intitulée Main Title. Ce Main Title est un grand moment d’invention guitaristique à la Page, une architecture de guitares fiévreuses (guitares vintage et guitare-synthétiseur), montée sur un groove rentre-dedans. On pense à In The Evening, l’extraordinaire ouverture d‘“In Through The Out Door” (1979). D’autres titres (re)deviennent vite obsédants : l’intrigant The Chase, le punchy Jam Sandwich, l’émouvant Carole’s Theme et ses entrelacs de guitare acoustique et de piano (lointains échos de The Rain Song…), l’intrigant-angoissant A Shadow In The City (superbe patchwork de guitares et de Theremin), le Prelude, durant lequel on jurerait entendre la voix de Jane Birkin en filigrane (logique, puisque comme Monsieur Gainsbourg pour Jane B., Monsieur Page s’est inspiré de Monsieur Chopin)…

JIMMY PAGE Sound Tracks 5Le Companion Disc™ (allez, on se lâche) de Death Wish II recèle aussi son lot de pépites. Versions plus orchestrales, alternates, inédits (Baby I Miss You So, bof), Hey Mama / Swinging Sax (version expurgée de son intro kischouille de Big Band, Sax And Violence) et un intimiste A Minor Sktech, dans la plus pure tradition des instrumentaux à la Monsieur Page, toujours à la recherche d’un folklore imaginaire ancré dans sa bonne vieille Terre des Angles (dommage que le son ne soit pas parfait, qui sature et/ou grésille un chouïa).

Verdict : un dix sur dix pensable pour le travail éditorial, mais est-ce pour autant un coffret indispensable ? Sachant que les ledzeppelinôlatres sont d’indécrottables complétistes, il me semble impensable qu’il puissent s’en passer. De plus, l’objet arrive dans une enveloppe noire estampillée Jimmy Page, tout droit de Nottingham – Pourvu que votre facteur ne soit pas fan de Led Zeppelin…

CD “Sound Tracks” (1 coffret de 4 cd / www.jimmypage.com)