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Classiq Jazz

Steve Khan, la trilogie culte

Son nom revient moins souvent dans les conversations que ceux de John McLaughlin, Larry Coryell, Al Di Meola ou Larry Carlton – pour ne citer que les guitaristes de sa génération –, mais Steve Khan a pourtant enregistré trois disques entre 1977 et 1979, qui aujourd’hui encore suscitent l’admiration des amateurs de jazz électrique. Ils viennent d’être réédités par le label anglais BGO Records.

KHAN Steve Pochette 1

« Steve Khan… Ah oui, les disques avec les pochettes dessinées par Folon, c’est ça ? » Oui, c’est ça. Mais pas que. Car “Tightrope” (1977), “The Blue Man” (1978) et “Arrows” (1979) n’ont pas seulement marqué les esprits grâce aux superbes aquarelles oniriques du peintre belge. Certes, difficile d’oublier ce funambule qui se tient en équilibre grâce à un arc-en-ciel (“Tightrope”), ce gros bonhomme bleu pastel allongé sur des dunes de la même couleur (“The Blue Man”) et ce visage en forme de masque africain coiffé de flèches qui partent dans tous les sens (“Arrows”). Ils attiraient avantageusement l’œil du chaland au temps du vinyle.

Mais l’émoi était encore plus grand quand on lisait les noms des musiciens qui accompagnaient Steve Khan au dos de chaque pochette. Un vrai who’s who du jazz électrique venu d’Amérique. Qu’on en juge : Randy Brecker à la trompette, David Sanborn au saxophone alto, Michael Brecker au saxophone ténor, Jeff Mironov à la seconde guitare, Don Grolnick, Bob James et Rob Mounsey aux claviers, Mike Mainieri aux marimbas, Will Lee à la basse électrique, Steve Gadd et Rick Marotta à la batterie, Ralph McDonald et Errol “Crusher” Bennett aux percussions. Ça fait rêver, non ?

KHAN Steve Pochette 2Et si Steve Khan se taille la part du lion – après tout, ces albums marquaient ses débuts en tant que leader, il fallait bien qu’il s’impose… –, il laisse tout de même ses compagnons de roots jouir sans entraves de leur liberté d’expression. Surtout à partir de “The Blue Man”, où Michael Brecker signe quelques solos mémorables. Mais il n’y a pas que les impros qui nous faisaient – et nous font toujours – flasher dans ces trois disques. Le son d’ensemble est particulièrement délectable, qui rappelle forcément celui des premiers albums des Brecker Brothers, qui Khan avait en quelque kidnappés pour en faire son backing band trois étoiles. Comment ne pas se laisser posséder par le son de la basse de Will Lee, ce monstre sous-estimé des quatres cordes graves, cet authentique héros de studio ? Comment résister au groove tendu comme un (très beau) nœud de cravate de Steve God, pardon, Gadd, le prince de la ghost note, le maître de la frappe sèche ? Comment ne pas laisser fondre comme un bonbon acidulé le soli pétillants de David Sanborn ? Comment ne pas ressentir beaucoup d’admiration pour Don Grolnick, dont le son, au piano électrique, nous emplit de bonheur ?

KHAN Steve Pochette 3Jamais démonstratif, toujours basé sur le groove, le jazz électrique selon Khan balance entre celui qui pratiquaient les Frangins Brecker et Weather Report. La guitare domine certes les débats, mais qui s’en plaindrait ? Steve Khan est un maître injustement sous-estimé. Chaque solo est parfaitement pensé, subtilement architecturé. Khan n’est jamais “dans le rouge”, en overplaying comme disent nos amis américains. A un sens du blues affirmé (il adore Jimi Hendrix, mais aussi Lowell George, John Scofield, John Abercrombie, Ralph Towner, Steve Cropper, Jimmy Nolen et James Taylor), il ajoute un sens du rythme impeccable, et une solide connaissance harmonique (ses autres modèles ont pour nom Wes Montgomery, Kenny Burrell, Grant Green et Jim Hall). Et je suis de ceux qui pensent qu’il pêchait par excès de modestie quand il affirmait dans Jazz Magazine, il y a quelques années : « Les compositions sont datées, il y a toujours des bons passages. (…) Certains ont toujours du charme. » Plus que « certains », bien plus, cher Monsieur Khan… Heureusement, il ajoutait que c’étaient « les performances des musiciens qui étaient vraiment brillantes. Michael Brecker, Don Grolnick, Will Lee, Steve Gadd, David Sanborn… Rien de comparable ! » Et voilà : encore de l’understatement. La marque des grands… Si Steve Khan se montre un rien critique envers ses trois premiers disques, c’est dans doute parce que dans les années qui suivront, après avoir été viré de Columbia, il enregistrera pour le label Antilles une autre trilogie culte, avec le groupe Eyewitness (“Modern Times”, “Eyewitness”, “Casa Loco”, entre 1982 et 1984), composé de trois autres musiciens d’exception : Anthony Jackson (basse électrique), Steve Jordan (batterie) et Manolo Badrena (percussions). Mais ça, c’est une autre histoire…

Mon Top 10, extraits des trois disques enfin réunis en deux cd par BGO Records :

Le funkyssime Tightrope (For Folon)
Le herbiehancokien Star Chamber
L’hypnotique et latinisant Daily Bulls
L’onirique The Blue Man
Le supergroovy Some Down Time
Le planant Daily Valley
L’épique An Eye Over Autumn
La bouillonante City Suite – Parts 1 & 2
Le majestueux Candles
Le sensuel Daily Village

CD “Tightrope The Blue Man Arrows” (BGO Records, import Angleterre, sortie le 30 mars). Spécial bonus : un livret de 24 pages avec d’excellents liner notes signées Charles Waring.

KHAN Steve Pochette 4 BGO

Le site de Steve Khan  www.stevekhan.com

Pour goûter avant d’acheter ou de télécharger légalement :